Original: Le Monde  - 6 Septiembre 1999


Benjamin Dessus : « Il est moins coûteux d'économiser l'énergie que de la fabriquer »

Cet ingénieur, ancien d'EDF, estime que les choix en matière d'organisation de la société - urbanisme, transport, logement, protection de l'environnement - sont aussi importants que les technologies elles-mêmes pour l'avenir de l'humanité.

Mis à jour le lundi 6 septembre 1999

" Comment imaginez-vous la situation énergétique mondiale en 2050 ?

- A l'échéance d'une cinquantaine d'années, il faudra se prémunir contre plusieurs risques majeurs : l'effet de serre, les déchets et accidents nucléaires, l'épuisement des ressources fossiles et la concurrence d'usage des sols du fait de l'utilisation accrue de la biomasse comme source d'énergie. Sur cette base, à l'horizon 2050, les énergéticiens dessinent deux images très contrastées. Premier type de scénario : le monde a besoin de se développer, et la condition du développement est une énergie abondante et bon marché. Le plus grand effort est donc placé sur l'augmentation des moyens de production. Ce faisant, on accroît la sensibilité aux risques. Mais on considère ici que, avec une richesse accrue, on aura plus de moyens d'y parer. En 2050, la consommation mondiale d'énergie se situe alors entre 25 et 30 milliards de tonnes-équivalent pétrole (TEP), soit trois fois plus qu'aujourd'hui.

" Deuxième scénario : le monde peut se développer au même rythme en étant très attentif aux besoins finaux d'énergie et en cherchant le meilleur usage possible de l'énergie. On accorde autant d'importance à la demande qu'à la production. Le présupposé est qu'il ne faut pas choisir entre les risques, mais reculer leur émergence le plus loin possible. Par ailleurs, différents travaux ont montré que cette approche est favorable aux pays du Sud, parce qu'il est moins coûteux d'économiser 1 tonne de pétrole ou 1 kilowatt que d'en fabriquer un. Or le facteur limitant le développement, dans le domaine de l'énergie, c'est le financement des moyens de production. C'est bien la démonstration que sont en train de faire les Chinois, qui combinent des taux de croissance à deux chiffres depuis vingt ans avec une efficacité énergétique qui s'améliore chaque année.

- A quelle consommation aboutit ce scénario de la demande ?

- A un niveau situé entre 12 et 15 gigatonnes, soit environ une fois et demie de plus que la consommation actuelle, et deux fois moins que dans les scénarios "abondants". Dans cette approche, un rééquilibrage des consommations d'énergie s'opère entre le Nord et le Sud. Car les pays du Nord, sans obérer leur développement, peuvent diminuer fortement leur consommation énergétique. Ils restent en effet très loin d'utiliser convenablement les technologies les plus efficaces, qui, elles-mêmes, ne cessent de progresser.

- L'essentiel de la réduction de consommation énergétique serait possible uniquement par le progrès technologique ?

- Non, des choix d'organisation sociale interviennent aussi. Celui des modes de transport est primordial. La part que l'on accorde au chemin de fer par rapport à l'automobile, la poursuite de l'individualisation des modes de transport, pèsent énormément. Cela renvoie à la façon dont on guide notre urbanisme. Si vous faites des ZAC (zones d'aménagement concerté) dans tous les bourgs de France, vous imposez une civilisation du camion. Et une civilisation du camion aggravera les problèmes d'effet de serre, de pétrole, etc. Les décisions d'investissements lourds, d'urbanisme, de logement, de réseaux de transport, ont une influence beaucoup plus importante sur la façon dont on consommera l'énergie dans cinquante ans que celle du progrès technique d'efficacité énergétique.

- Le monde s'engage à la suite de l'Occident dans la voie du tout-automobile. Est-ce inévitable ?

- Il n'est pas inéluctable que les transports se fassent toujours en voiture, même s'il est vrai que le laissez-faire conduit au développement massif de l'automobile. C'est une question de volonté collective. Les pays du tiers-monde sont en pleine construction de leur infrastructure, et leurs décisions devraient intégrer des considérations de long terme sur l'énergie et l'environnement. Sauf à se retrouver devant le fait accompli : en Thaïlande, il faut souvent plusieurs heures pour traverser Bangkok en voiture, et il n'y a plus de place pour les tramways. On va payer deux fois. D'abord pour la pollution, l'encombrement, et puis pour le tramway, parce qu'on s'aperçoit trop tard qu'il faut détruire des routes pour le faire passer.

- En 2050, le monde devrait avoir quasiment épuisé les réserves de pétrole. Comment s'opérera la sortie de l'économie pétrolière ?

- Les pessimistes constatent que, à côté des réserves bien identifiées, il y a beaucoup de pétrole "non conventionnel", mais beaucoup plus cher. Donc, quand on aura épuisé la première partie des réserves, autour de 2040, le prix du pétrole doublera ou triplera brutalement, et il y aura rupture. Les optimistes répondent que, entre les 50 dollars le baril que coûtent aujourd'hui ces pétroles non conventionnels et le pétrole exploitable à 20 dollars, il y a le progrès technique, qui va nous faire passer doucement vers un pétrole qui ne vaudra peut-être pas 20 dollars, mais qui en vaudra 25. Donc, il y aura continuité entre les deux systèmes. A l'appui de leur argument, ils citent l'exemple du pétrole de la mer du Nord, qui était très cher au début de son exploitation et qui se situe maintenant à près de 10 dollars (9 euros). Choisir entre ces deux hypothèses n'est pas facile. Mais il est important de noter que les ressources sont très localisées au Moyen-Orient. Les risques géostratégiques liés à la réduction des sources d'approvisionnement augmentent dans tous les scénarios.

- En revanche, il y a des centaines de millions de tonnes de charbon. De quoi aggraver l'effet de serre ?

- Effet de serre ou pas, les Chinois vont se développer à partir du charbon. Ce n'est pas catastrophique s'ils ne le dépensent pas trop vite. On peut envoyer du carbone dans l'atmosphère, la question est de ne pas en envoyer plus que l'écosystème n'est capable d'en absorber. Il faut utiliser le charbon avec des techniques à bon rendement, et surtout faire très attention à ne pas gaspiller l'électricité qu'on fabrique avec.

- L'énergie nucléaire n'est-elle pas la meilleure solution face à l'effet de serre ?

- Même en imaginant qu'il n'y ait pas d'accident, le fait que, dans les filières actuelles, on ait de très grosses unités de production est terriblement limitant. Pourquoi ? Parce que le seuil d'investissement d'un réacteur est considérable, y compris en matière grise : il approche les 10 milliards de francs (1,52 milliard d'euros), et son utilisation suppose un réseau électrique très bien organisé pour consommer le courant massivement produit. Si bien qu'il y a en fait assez peu d'endroits où l'on peut développer le nucléaire à des conditions économiques acceptables. On n'a pas ce problème avec le gaz par exemple, qui se prête à des centrales d'une puissance faible à des prix concurrentiels.

" En fait, dans aucun des scénarios de prospective énergétique, même les plus nucléaristes, le nucléaire ne représente plus de 5 à 10 % de la production mondiale d'énergie en 2050. Ce n'est pas négligeable, mais ça ne résout pas le problème de l'effet de serre. On ne peut pas échanger l'effet de serre contre le nucléaire.

- Les énergies renouvelables sont prometteuses, mais ne posent-elles pas aussi des problèmes environnementaux ?

- Assez curieusement, tous les scénarios pour 2050, qu'ils soient "sobres" ou "abondants" accordent un niveau comparable à ces énergies vers cette date, soit quelque 5 à 5,5 gigateps contre environ 1,3 gigatep aujourd'hui. Mais dans les scénarios "sobres", cela représente de 30 % à 40 % du total, contre 15 % à 20 % dans les scénarios "abondants". Là-dedans, le gros morceau c'est la biomasse - bois, déchets et cultures appropriées -, après quoi viennent l'hydraulique, puis les éoliennes et le solaire.

" Le grand problème tient à la biomasse. Plus on lui donnera d'importance, plus se produiront des concurrences d'usage de sols avec l'alimentation. La solution dépend de ce qu'on fait en agriculture : si les rendements des terres africaines augmentent vite, vous aurez probablement suffisamment d'espace pour les différents usages. Donc, la meilleure façon de se protéger de l'effet de serre aujourd'hui, tout en évitant la déforestation, c'est d'aider les Africains à intensifier leur agriculture.

" L'énergie solaire devrait échapper à cette contrainte d'espace, parce que se développeront surtout des capteurs solaires intégrés aux bâtiments existants. Les éoliennes vont, de plus en plus, s'installer sur des plates-formes en mer où la question du paysage ne se pose pas.L'hydraulique, c'est une autre affaire. Alors qu'en Europe et aux Etats-Unis, ce qui est équipable en hydraulique l'est à 90 %, en Amérique latine, en Afrique et en Asie, on est plutôt à 10 %. Il ne faut peut-être pas aller jusqu'à 90 % comme a fait l'Europe, mais il y a de la marge.

- Vous raisonnez sans rupture technique. Pourquoi ne pas imaginer un progrès technique très important, par exemple sur la supraconductivité, l'économie d'hydrogène, la gazéification du charbon, l'énergie des vagues ?

- Bien sûr, les possibilités d'ici à 2100 sont énormes. Mais la rupture, c'est justement ce qu'on ne sait pas. Il est plus intéressant, quand on élabore des scénarios, de voir la sensibilité qu'ils présentent à des ruptures. Mais raisonnons quand même sur l'hypothèse d'une rupture technique, telle que géothermie profonde, fusion thermonucléaire ou satellite solaire. Il n'est pas invraisemblable que, vers 2030-2040, on fasse un premier prototype d'usine à fusion. Pour des raisons techniques, ce prototype sera probablement très gros, dans les 10 gigawatts. C'est dix fois un réacteur nucléaire, ce qui n'est pas facile à caser dans un système énergétique. Si ça marche bien, vous en aurez mis trois ici et là avant la fin du siècle prochain. Une très grande invention, dans ces domaines, ne règle à échéance de quelques décennies que moins de 10 % d'un problème.

- Le principal déterminant de l'avenir énergétique, c'est davantage l'organisation sociale que la technique ?

- Oui, c'est la volonté collective de faire attention à la façon dont on se développe. La situation est comparable à celle de la santé publique, où l'on a du mal à faire de la prévention, qui est pourtant la démarche la plus efficace. Le problème est plus culturel et politique que technique. C'est pour cela que le concept de l'efficacité énergétique mettra une génération à passer complètement dans les moeurs. "

Propos recueillis par Hervé Kempf

mardi 23 mars 1999